Un article hors du commun dans le New York Times Magazine. Il raconte la "crise du crédit" personnelle de l'auteur, journaliste au NYT. L'article est long: c'est une tranche de vie. Je vous en conseille la lecture mais j'imagine que la plupart des lecteurs du blogo n'ont pas le temps de se lancer dans un article de 6 pages (ou ne parlent pas anglais). J'en ai donc fait un rapide résumé.
L'auteur commence par raconter comment cette histoire n'aurait pas dû lui arriver: journaliste économique au NYT, il avait déjà écrit des articles sur les dérives de l'immobilier aux Etats-Unis quand son histoire commence en 2004. Il explique comment l' "amour" et la perspective de refonder une famille recomposée après un divorce lui a fait perdre la boussole de ses finances personnelles.
S'ensuit l'achat d'une maison trop onéreuse par rapport à ses revenus (essentiellement parce qu'il paye $4000 de pension alimentaire à son ex-femme ce qui lui laisse $2700 - sa rémunération annuelle est de $120000). Il veut utiliser son bon "FICO score" (note mesurant la qualité de crédit de tous les américains, il est bon si vous payez vos dettes en temps et en heure) et son boulot stable pour obtenir le meilleur emprunt possible. Son "mortgage broker" lui conseille de ne pas faire état de ses obligations relatives à la pension alimentaire. Un problème administratif apparaît alors: son ancien emprunt immobilier (repris par sa femme) refait surface. S'il révèle qu'il est désormais exclusivement au nom de son ex-femme, la question de la pension alimentaire se posera forcément.
Apparté: dans une société qui n'est pas corrompue depuis des années par des banquiers véreux qui ont systématiquement fait sauter toutes les contraintes règlementaires sur l'octroi de crédit, c'est ici que cette histoire se serait arrêtée. Mais nous sommes aux Etats-Unis en 2004...
Son mortgage broker commence alors à se comporter comme un "pusher" qui donne de la drogue pour se constituer une clientèle. Il lui suggère de faire un emprunt sans déclaration sur son patrimoine ("No Assets"). Notre journaliste achète la maison pour $500000. Au bout de six mois, en 2005, il réalise qu'il est en difficulté: plus d'argent à la banque. S'ensuit une cavalcade à coups de dépenses de credit cards qui lui sont évidemment proposées. Il paiera jusqu' à 27% d'intérêts sur ses credit cards. Son couple frôle la rupture en raison de tensions sur les dépenses.
Vient alors la deuxième couche: il retourne voir son dealer (le mortgage broker) et se refinance cette fois dans du subprime pur et dur (son FICO score ne lui permet plus d'accéder aux emprunts de meilleur qualité). Il obtient un nouvel emprunt en 2006 en bénéficiant du fait que sa maison s'est appréciée mais son paiement mensuel augmente de 30% à $3700. Il consolide au passage ses dettes de carte de crédit ce qui lui crée mécaniquement de nouvelles lignes de crédits. Cela tombe bien car sa compagne perd à nouveau son emploi... Il est pris à la gorge en octobre 2008 et contacte sa banque pour modifier son prêt (il a déjà deux mois de retard).
L'article se finit cependant sur une note inattendue qui conforte
une hypothèse émise de longue date sur El Blogo: il habite sa maison depuis 6 mois sans payer son emprunt et il ne lui arrive rien. L'infrastructure qui expulse et se réapproprie les biens immobiliers est engorgée: ne plus rembourser n'entraîne plus l'éviction "manu militari". Si on se place du point de vue de Robin des Bois, on peut voir ça avec un peu de sympathie mais cela trahit en fait une dislocation du marché immobilier américain qui est extrêmement inquiétante. Quand le bruit commence à courir que le non paiement n'entraîne plus l'éviction, qui continue à rembourser son mortgage?
Ces disruptions font en réalité froid dans le dos et donnent réellement envie de "water boarder" notre commentariat économique qui s'accorde aujourd'hui massivement pour une reprise au second semestre (même si quelques fortes têtes isolées ne la situe que début 2010...). La réalité est que depuis 10 ans les américains ont signé tellement de contrats insensés qu'il faudrait une armée entière pour en obtenir aujourd'hui l'application et réduire en esclavage pendant plusieurs années la moitié de la population. Les lobbyists des banques sur Capitol Hill mettent tout en oeuvre pour que toute la force coercitive de l'Etat s'applique sur les mauvais payeurs mais ils ne prennent pas en compte le fait que "l'infrastructure de recouvrement" à l'échelle nationale est cassée (il faut dire que personne n'en parle et qu'on ne le devine ici que par la bande, à l'occasion d'une anecdote à l'issue d'un long article).
Le dernier contrat insensé signé aux Etats-Unis est celui par lequel d'un trait de plume, le gouvernement s'est porté garant du système bancaire. Comme pour tous les autres contrats foireux depuis dix ans, la planète entière tente de se persuader que celui-là sera honoré. Tout le monde ne veut-il pas sa part de rêve américain?